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Contre-pied

Un client ne part jamais en claquant la porte

Philippe Nijean 5 min de lecture

Le scénario le plus courant tient en trois temps, et vous pouvez le vérifier dans votre propre facturation : une commande, puis une autre, puis plus rien, sans rupture, sans échange tendu, sans lettre.

Pourquoi les clients partent sans rien dire

Parce qu'ils n'ont rien à dire. Une réclamation demande un motif, et la plupart des départs n'en ont aucun.

Nous avons tous en tête l'image du client fâché. Elle est commode parce qu'elle donne une cause, donc un remède : améliorer le produit, former l'accueil, revoir les délais. C'est un travail utile, et vous constaterez en comparant vos réclamations et vos clients perdus qu'il en concerne une petite partie. Le client fâché est visible, il écrit, il note, il prévient parfois. On s'en occupe, et l'on croit s'être occupé du sujet.

Le départ ordinaire ressemble à tout autre chose. Le client a été content. Il le dirait encore aujourd'hui si vous l'appeliez. Il a simplement eu autre chose à faire, un déménagement, un changement de poste, un besoin qui ne s'est plus présenté, un concurrent qui est passé au bon moment. Rien de tout cela ne se raconte, parce que rien de tout cela n'est une histoire.

Se plaindre suppose de penser que quelqu'un écoute et que cela changera quelque chose. Devant une entreprise qui n'a plus donné signe de vie depuis deux ans, ni l'un ni l'autre ne va de soi. Le silence relève donc de l'indifférence réciproque, et vous l'avez installée en premier.

Le départ est une érosion

La seule décision prise est celle de ne pas acheter maintenant, et l'on répète cette non-décision jusqu'à ce qu'elle devienne un état.

C'est ce qui rend le phénomène si difficile à voir. Le départ prend la forme d'un intervalle qui s'allonge, puis d'une habitude qui se défait, puis un jour, sans que rien ne se soit produit, d'une relation qui n'existe plus.

Cette lenteur explique aussi pourquoi personne ne réagit à l'intérieur de l'entreprise. À aucun moment le glissement n'est assez brutal pour déclencher une alerte. Chaque trimestre pris isolément semble normal. C'est la somme de dix trimestres normaux qui vide un fichier.

Et cette même lenteur est une bonne nouvelle. Une érosion se remonte, un conflit beaucoup moins. Le client qui s'est éloigné sans heurt garde un souvenir intact. Il lui manque seulement une occasion.

Ce que vous prenez pour de la satisfaction

L'absence de plainte est l'état par défaut de tout le monde, y compris de ceux qui ne reviendront plus.

Beaucoup d'entreprises lisent leur silence comme un bon résultat. Peu de réclamations, des avis corrects, une équipe qui ne remonte rien. Ces indicateurs mesurent en réalité une seule chose : la proportion de gens suffisamment contrariés pour prendre la peine de le dire. C'est une information sur l'intensité des mécontents, muette sur la fidélité des clients.

Le sujet mérite son propre texte et j'y reviendrai. Retenons ici le principe : ce que vous entendez vient de ceux qui sont restés assez attachés pour parler. Ceux qui sont partis ne sont, par définition, pas dans vos retours.

Douze réclamations, trois cent quarante silences

Les chiffres qui suivent sont un exemple inventé pour le calcul.

Cette entreprise reçoit une douzaine de réclamations par an. Elle les traite bien, elle en tire des enseignements, elle s'en félicite à juste titre. Sur la même période, en comparant deux exercices, elle constate que 340 clients n'ont plus rien commandé.

Douze personnes ont parlé. Trois cent quarante sont parties. Le rapport est de un à vingt-huit, et l'entreprise consacre l'essentiel de son attention au premier nombre, parce que c'est le seul qui arrive tout seul sur un bureau.

Regardons maintenant l'espacement plutôt que l'absence. Parmi les 460 clients encore actifs, une partie commande à un rythme qui s'allonge : dix mois là où c'était sept, quatorze là où c'était neuf. Ceux-là sont en train de partir, et ils figurent encore dans les statistiques rassurantes. La différence entre les deux groupes ne tient qu'à une chose, le moment où on les regarde.

La dernière commande ne ressemble à rien

Regardez la dernière facture d'un client parti. Elle est ordinaire. Même montant que d'habitude, même produit, même délai, aucun incident.

C'est le détail qui déroute le plus, et vous pouvez le vérifier chez vous dès aujourd'hui. On s'attend à trouver une trace : un litige, un retard, un devis refusé, une remise arrachée. Il n'y a rien. La relation s'est arrêtée sur une transaction parfaitement normale, et c'est bien pour cela que personne ne l'a vue s'arrêter. Il n'existe aucun signal dans une commande réussie.

D'où une conséquence pratique. Le fichier des réclamations est le plus mauvais endroit où chercher les clients à risque, parce qu'un client qui a réclamé a montré qu'il tenait encore assez à vous pour se donner cette peine. Ceux qu'il faut regarder sont ceux dont l'historique est lisse, régulier, sans histoire, et dont la dernière ligne date d'un peu trop longtemps.

Le corollaire est presque une consolation. Si le départ n'a pas de cause, la reprise de contact n'a pas d'obstacle. Vous avez seulement à redonner une occasion à quelqu'un qui n'en avait plus, ce qui est le travail le plus facile de tout le métier et le moins souvent fait.

Ce qu'il faut regarder à la place des plaintes

Deux chiffres suffisent, et vous les possédez déjà. La date de la dernière commande, et l'écart entre les commandes.

La première dit qui s'est éloigné. La seconde dit qui s'éloigne. La seconde est de loin la plus utile, parce qu'elle donne un avertissement pendant que la relation tient encore. Rattraper quelqu'un dont l'intervalle s'allonge coûte un appel. Rattraper quelqu'un qui a disparu depuis trois ans coûte beaucoup plus, et réussit moins souvent.

Ces deux informations dorment dans votre logiciel de facturation depuis toujours. Elles n'ont jamais été regardées parce qu'aucun document ne les réclame et qu'aucune alerte ne se déclenche. C'est exactement ce que va chercher le calcul de l'attrition, et c'est la matière première de tout le reste.

Une fois la liste sous les yeux, la suite prend la forme d'une conversation : une raison honnête d'écrire à quelqu'un dont vous vous souvenez. Ce que j'appelle une raison digne de revenir, et qui n'a rien à voir avec un rabais, comme je l'explique dans le luxe ne solde pas ses meilleurs clients.

La question à se poser

Il y a une question désagréable, et elle vaut mieux que n'importe quelle enquête de satisfaction. Si vos clients cessaient tous de commander demain, combien de temps mettriez-vous à vous en apercevoir ?

Si rien n'est prévu pour le signaler chez vous, la réponse honnête se compte probablement en trimestres. Un actif qui ne figure sur aucun tableau, on ne le voit pas dormir.

On croit toujours que le client parti a une raison. Le plus souvent, il n'en a aucune, et c'est bien pire : face à ce qui n'a jamais cassé, il reste seulement à reprendre contact.

Questions fréquentes

Pourquoi un client part-il sans se plaindre ?

Parce qu'il n'a rien à reprocher. Se plaindre demande un motif et de l'énergie, et la plupart des départs n'ont ni l'un ni l'autre : le client a simplement cessé de penser à vous. On ne réclame pas contre un oubli.

Comment repérer un client sur le point de partir ?

Regardez l'espacement plutôt que l'absence. Un client qui commandait tous les six mois et qui passe à neuf est en train de s'éloigner. Le glissement est visible dans vos factures bien avant que le client ait disparu.

Un client parti est-il définitivement perdu ?

Rarement, s'il n'y a pas eu de conflit. Un départ silencieux laisse la relation intacte : la personne se souvient de vous en bien, elle n'a simplement plus d'occasion. C'est le cas le plus facile à traiter et le plus systématiquement négligé.

Faut-il demander à un client pourquoi il est parti ?

Oui, mais sans en attendre la vérité complète. Il répondra le prix, parce que c'est la réponse polie qui clôt la conversation. Ce qu'il dira de son dernier achat et de ce qu'il fait aujourd'hui vous apprendra bien davantage que le motif qu'il annonce.

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